"L'affaire Delange.
La presse a beaucoup parlé de l'affaire Delange. Mais elle a tout mélangé. Ou plutôt, elle n'a pas su la vérité. Disons carrément que Dieu seul sait ce qui s'est réellement déroulé le 14 avril à 20h43 à la verrerie de Routrange-les-Doiceaux.
Les enquêteurs ont vite classé l'affaire, se joignant à la conclusion la plus simple: Pierre Dufour a assassiné Norbert Delange. Mais moi, j'ai mené ma petite enquête, pas très compliquée, qui m'a acheminé vers la réalité de l'histoire. Vu le temps qui m'est imparti avant de "partir", je vais vous raconter cela le plus brièvement et le plus simplement possible.
Tout a commencé en 1969, au mois de septembre. Norbert Delange, encore étudiant à cette époque, se disputait la seule place libre dans une faculté de sciences mécaniques avec Antoine Lecuret. Delange, nettement avantagé financièrement de par la position de son père au sein d'une entreprise de semelles, a obtenu la place, je peux le dire, grâce à quelques pots de vin et graissements de pattes.
Depuis, une haine démoniaque existe entre Delange et Lecuret, qui est aujourd'hui au chômage et doit nourrir péniblement une famille de quatre enfants. Ce dernier était marié à Marie-Ange. Il y a trois mois, celle-ci l'a quitté pour un dénommé Pierre Dufour. Lecuret ne s'en est toujours pas remis. Quant à ce Pierre Dufour, depuis peu avec Marie-Ange, il s'est fait virer de la verrerie dans laquelle il travaillait par le nouveau patron... Norbert Delange. Un même sentiment de haine viscérale réunissait donc ces trois hommes que tout séparait.
Un jour, Lecuret a voulu se venger de ses deux ennemis. Dans sa tête, il avait concocté deux plans distincts. Chacun un! Mais il eut l'idée de faire d'une pierre, deux coups!
Il sait très bien, l'ayant connu, que Delange s'effondre à la vue de son propre sang. Il est aussi au courant que Dufour entretient une jolie petite collection d'armes dans son chalet de jardin. De là lui est venue l'idée...
Un soir, il se glissa par effraction dans l'abri de Dufour et emporta un poignard, tout en veillant à conserver le plus d'empreintes possible de son propriétaire. Sachant que, tous les soirs, Delange sortait par la porte arrière de l'usine après avoir coupé les fusibles d'une main en préparant sa clef de l'autre main, comme un geste rituel, Lecuret colla une rangée de punaises dans l'armoire à fusibles. Il ne lui restait plus qu'à attendre...
Tout a fonctionné comme prévu. Delange empalla ses doigts velus sur les petites piques en métal, porta sa main à son visage, et s'évanouit. Lecuret enfonça alors le poignard volé dans le ventre du malheureux et s'échappa, ayant assouvi son sentiment de vengeance.
Dufour fut évidemment condamné pour homicide volontaire avec préméditation, avec pour mobile son licenciement récent, et pour preuves le poignard couvert de ses empreintes.
Un détail m'a mis la puceà l'oreille. Pour arriver jusqu'à la porte arrière de la verrerie, il faut passer par un très mince couloir formé par des étagères remplies d'objets en verre. Delange, s'il avait été poignardé de face, aurait dû voir son agresseur, et se défendre. Je ne crois pas qu'une lutte, même brêve, entre deux hommes de cette corpulence dans un espace si confiné n'eût fait aucun dégât. Travaillant moi-même à la verrerie, j'ai vite remarqué les punaises dans la boîte à fusibles, que les policiers n'ont pas pensé à examiner, malgré le sang sur la main de la victime.
Je suis d'autant plus certain de l'hypothèse que j'avance puisqu'elle m'a été confirmée par l'auteur du méfait, Pierre Dufour, qui se trouve être... mon meilleur ami. Lorsque je lui ai exposé mes conclusions, il m'a tout avoué, me faisant jurer de ne jamais révéler la vérité tant que nous serions en vie. Cependant, je pouvais déceler dans son regard une nouvelle lueur, qui m'était inconnue. Celle de la méfiance et, au fond, d'une nouvelle haine, naissante, grandissante... envers moi, seul témoin et détenteur de la vérité.
C'est pourquoi je joins cette lettre à mon testament. Une fois mort, cette lettre ne sera ouverte et lue qu'à mes funérailles, devant vous, chers proches assemblés pour me dire un dernier Adieu. Antoine, si tu ne t'es pas encore enfui, sache que je ne t'en veux pas. Ma mort aura été la seule manière de faire éclater la vérité sans te trahir, contrairement à toi. Il est temps d'aller en prison, maintenant. A vous tous, que j'ai tant aimés, Adieu."